Le Zombie, 2005-04-07 16:57:31
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27 mai 2004, vers 19 heures. Marie-Claude, Marion et moi sommes dans le bureau du commissaire de police chargé de l’enquête au sujet du suicide de Martin. Il est tard, nous avons voyagé toute la journée. Nous tenons debout, malgré la fatigue et les nuits blanches. Le commissaire parle, l’interprète traduit. Cette femme est gentille, attentionnée.
Le commissaire a devant lui l’épais dossier du rapport de police. Malgré mon état, mon cerveau enregistre machinalement ce détail : Le dossier est très épais, plusieurs centimètres. Comment ont-ils pu tant écrire sur Martin un peu plus de vingt-quatre heures ? Je me dis aussi que la quantité de papier est un secret hommage à mon fils, je me surprends à penser stupidement que mon bébé mérite bien qu’on noircisse des pages et des pages à son sujet. Je peux leur en dire, moi, des choses, sur mon bébé, de quoi remplir des brouettes de dossiers, des kilomètres de rayonnages d’archives, je peux leur dire ....
Le commissaire parle, sa voix est douce, je comprends parfois quelques bribes d’italien avant que l’interprète ne traduise... Par moments, j’ai conscience que le commissaire ne dit pas tout, il tourne les pages rapidement, sans doute par pudeur, pour nous protéger, Il vient de cacher un grande enveloppe épaisse au fond à la fin du dossier, sans l’ouvrir, sans doute des photos... Il nous évitera les détails sordides qui ne pourraient que nous faire du mal : la hauteur de l’immeuble, les conditions exactes du décès, la flaque de sang, il ne nous dit que le strict nécessaire, quelques phrases courtes, puis il attend que l’interprète traduise, puis il recommence, inutile d’essayer de loucher sur son épaule, tout est écrit en italien.
Nous voulons savoir, nous cherchons à comprendre, nous voulons connaître ce qui s’est passé. Nous voulons savoir, même si ça fait mal. Le commissaire, lui, n’a pas les mêmes objectifs, il cherche à clore son enquête, il veut être certain qu’il ne s’agit pas un crime, mais bien d’un suicide. Il nous dit qu’il s’agit d’une enquête de routine, qu’il y a peu de doute, mais que son devoir est de s’en assurer. Il nous interroge. Sur nous. Sur notre vie privée, Sur Martin. Sur son état dépressif.
Dans la demi-heure qui a précédé, les policiers ont profité de ce que nous allions reconnaître le corps à l’institut médico-légal, accompagnés du commissaire et de son adjoint, pour cuisiner un peu Marion. Lui poser des questions à notre sujet, notre divorce, ma vie... Au sujet de Martin : Buvait-il, prenait-il des médicaments, des « drogues » ?
l’interprète aussi. Marion arrive à dire entre deux sanglots : « Il me gonfle ce gros con, pourquoi il dit du mal de Martin ? ». L’interprète esquisse un sourire, ne traduit pas ses propos au commissaire. Nous expliquons à Marion qu’il faut en passer par là. Que de notre collaboration dépendra la clôture rapide de l’enquête. De notre témoignage dépend la décision du procureur qui reste en ligne avec le commissaire. Là est bien la question, Il y aura ou il n’y aura pas d’autopsie. Les gens du consulat et de l’ambassade nous l’ont bien précisé au téléphone juste avant notre départ de Bordeaux. L’idée de l’autopsie nous est pénible, nous la vivrions sans doute comme un dernier outrage au corps désarticulé de Martin, une souillure, une façon de ne pas le respecter, de ne pas respecter ce que nous considérons, malgré notre peine, comme la noblesse de son geste.
Pour nous, la décision de Martin ne fait hélas pas de doute. Son état dépressif. Ses angoisses, son chagrin d’amour. Sa dernière lettre dans laquelle il nous parle de suicide.
Nous donnons une copie de cette lettre au commissaire pour son dossier, l’interprète lit et traduit. Le commissaire quitte la pièce pour téléphoner au procureur, et revient l’air soulagé. Pour lui l’affaire se terminera mieux ainsi, il fait traduire par l’interprète à notre intention, il n’y aura pas d’autopsie, ils vont nous « rendre » notre enfant, disent-ils.
Rendre ? Nous le « rendre » ??? Je veux qu’on me rende mon bébé, je veux qu’on me le rende vivant ! Je veux qu’on me rende son petit rire espiègle, sa chaleur, sa douceur, je veux qu’on me le rende tout entier ! Je veux qu’on me pince pour me réveiller de ce cauchemar qui a trop duré.
Le commissaire n’a pas grand-chose à nous rendre. Il va chercher un carton blanc sur lequel il y a des scellés qu’il découpe avec une paire de ciseaux. A l’intérieur, les « objets » de Martin. Pourquoi l’ouverture de ce carton m’est-elle si pénible ? Je sors m’effondrer dans le couloir, puis je me calme et entre à nouveau dans le bureau. Il y a le sac de toile bleue, ce si petit sac avec lequel Martin est parti pour son dernier voyage.
La taille de ce sac explose soudainement à mon esprit, comme une évidence, comme une révélation. Je constate en sanglotant que ce sac est ridiculement petit, ce n’est pas un sac à dos, c’est un sac à main ! Je suis atterré de comprendre seulement maintenant que ce bagage est beaucoup trop petit pour contenir quoi que ce soit. Cette petite sacoche, ce n’est pas le bagage de quelqu’un qui part faire le tour du monde. C’est celui de quelqu’un qui part pour quelques heures. C’est le sac de quelqu’un qui « sait » déjà que là où il va, il n’aura pas besoin de linge de rechange. C’est le sac de mon bébé qui a décidé de mourir.
Sans être une preuve de la préméditation de ton geste, cette sacoche c’est tout toi mon bébé, jamais là où on s’attend à te trouver....
Avec des gestes rapides, le commissaire ouvre le sac et sort les objets un par un pour les aligner sur son bureau. La vue de chacun de ces objets est pour nous une torture. MC est prise de tremblements, l’interprète lui tient la main.
La flûte, dans son étui. Martin a –t-il seulement eu le temps ? L’envie d’en jouer ? Dans sa lettre, deux jours avant sa mort, il manifestait son intention de vivre de sa musique, de faire la manche. Nous savions qu’il aurait été capable de vivre de cette manière et de se débrouiller, n’ayant jamais douté de ses talents de musicien. Martin était très attaché à cet instrument, Il ne quittait sa flute traversière que pour laisser courir ses mains sur le piano. Marie-Claude ouvre l’étui, caresse le métal d’une main tremblante, referme l’étui, Marion pleure. Moi aussi. C’est la chute de Peter Pan, dans tous les sens du terme.
Le poncho, celui de Véro. Celui dont il parle dans sa lettre... L’unique vêtement chaud qu’il emportait pour « découvrir le monde». La légèreté, la fragilité de cette protection contre le froid de la nuit : Ne pas s’encombrer, partir avec le strict minimum pour « survivre ». Survivre...Les mots choisis par Martin résonnent douloureusement, ces mots que nous avons relus des centaines de fois depuis deux jours, pour comprendre.
Le portefeuille. Le couteau suisse. Les billets de train.
Les trois photos. Le commissaire nous explique que lorsque la police a exploré la chambre, elle a trouvé ces trois photos» « exposées » sur le lavabo
Le Zombie, 2005-04-07 16:55:16
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Martin ne reviendra jamais de son voyage. Car Martin est déjà revenu. C’était un matin de juin 2004, à l’aéroport, dans ce cercueil plombé qui m’a paru si grand, entreposé dans la chambre mortuaire. Comme tu étais grand mon fils, comme tu étais beau... Pourquoi as-tu fait ça mon bébé ?
Le Zombie, 2005-04-07 16:51:59
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Nous sommes au mois de mars. Mars 2005. J’ai peur du printemps qui arrive. Martin est mort. Martin est mort. Martin est mort, il y a dix mois. Je sais que je ne suis pas tout à fait moi-même quand j’écris ça... Rien que d’écrire ces mots... Martin est mort. Mort... Comment cela est-il possible ? Encore aujourd’hui, malgré la douleur qui me plonge souvent dans des crises de larmes incontrôlées, je ne suis pas convaincu d’y croire.
Le Zombie, 2005-04-07 16:50:26
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J'ai peu de souvenirs de cette année 1985 passée à t'attendre, mon bébé, je voudrais tant me rappeler tout, car ta vie n'existe plus que dans ma mémoire. Il me reste mes vieux agendas, curieux cette habitude que j'ai de ne pas jeter mes agendas, mais de les enfouir au fond d'un vieux carton sous l'escalier… Il me suffit d'aller les chercher, de souffler la poussière, ah voilà celui de 1985: Je vois que cette année là, en Février, nous sommes allés à Sainte Maxime, mais nous n'avons pas voyagé aux vacances de printemps car Hemsi était en fin de grossesse.
Mai 1985, on ne bouge plus beaucoup : Au cinéma on va voir les dernières sorties: "Le Thé au Harem d'Archimède" et "Subway" de Luc Besson.
31 Mai 1985, maternité Pellegrin à Bordeaux: La sage-femme me demande de sortir au moment de la péridurale. Hemsi semble ravie de cette nouvelle technique. Martinou se présente bien, tête la première vers onze heures du matin. Il ressemble à une grande araignée.
J'ai mal mon bébé, pourquoi tu nous as fait ça ?
Le Zombie, 2004-11-05 10:09:34
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Venise, 27 Mai 2004, vers 18 heures. Le plus dur est de répondre à toutes les questions du commissaire italien, avant d'avoir le droit d'aller te voir une dernière fois à l'institut médico-légal, mon bébé. Nous avons besoin de savoir, besoin de comprendre, nous sommes terrassés, et lui nous questionne, nous questionne... Sans doute pour être bien certain qu'il ne s'agit pas d'un assassinat. Hemsi répond, ou moi… L'interprète traduit… Et ça recommence… Marioone n'en peut plus, elle pleure… Elle nous demande pourquoi toutes ces questions.
Tes larmes, Marioone sont dans mes pires cauchemars, souvent, très souvent, je souhaite que tu t'en remettes, ma belle, ta vie à toi t'attend. Garde Martinou au fond de toi comme un trésor.
Le Zombie, 2004-11-05 09:41:25
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Mars 1985. Lorsqu'à l'échographie, le gynécologue nous avait annoncé que c'était un garçon, Hemsi m'avait dit, aux anges, triomphante : "Tu vois, ça a marché le régime ". Je me souviens que je pensai ce jour-là qu'il y avait statistiquement une chance sur deux pour que "ça marche", comme elle disait.
Pas grave, j'étais heureux. J'allais avoir deux beaux bébés, Marioone commençait à marcher, Martinou n'était encore qu'une petite chose accrochée à l'utérus de sa mère, un crapaud fragile, et je me sentais fort comme un roc, la vie devant moi.
En attendant la venue de Martinou, comme tous les jeunes parents, nous nous extasiions devant la démarche encore mal assurée et les premiers babillages de sa sœur Marioone. Nous prenions mille précautions, bêtement suspendus à la moindre remarque alarmante du pédiatre, à la plus insignifiante virgule suspecte dans la dernière édition du Florence Pernoud. Pour les ignares, en ces temps reculés, Florence Pernoud était pour les futurs parents, ce que Maïté est aux apprentis cuisiniers, une référence, une bible, de l'accouchement à la couche-culotte, du stérilet au petit pot parfum carottes. Nous suivions ses conseils religieusement.
Le Zombie, 2004-11-05 09:14:43
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Aujourd'hui, Pauline a 19 ans, je ne peux pas l'appeler, j'ai peur de pleurer au téléphone, je vais lui mettre un SMS.
Quand au printemps, Hemsi avait demandé à Martinou ce qui lui ferait plaisir pour son anniversaire, il avait répondu : "Rien… Juste un bisou".
Martinou s'est suicidé six jours avant de fêter ses 19 ans.
Le Zombie, 2004-11-05 07:59:36
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Martinou est né le 31 mai 1985 à Bordeaux à 10h30, un beau matin ensoleillé. Je me souviens qu'Hemsi avait fait un régime alimentaire pour "avoir un garçon". Elle avait commencé ce régime presque deux ans auparavant et s'y tenait très sérieusement.
C'était la mode à l'époque. Le régime consistait à manger très salé si je me souviens bien, et puis s'arranger pour avoir beaucoup de rapports sexuels à je ne sais plus quel moment en fonction de la date de l'ovulation. Enfin, quelque chose de très "scientifique", en rapport avec les différences de résistance entre les spermatozoïdes mâles et les spermatozoïdes femelle, le tout lié à l'acidité du vagin, elle-même liée au mode d'alimentation, CQFD.
Je n'y croyais pas du tout à cette théorie du régime, mais Hemsi y croyait dur comme fer, elle. De même qu'elle croyait aux bienfaits de l'homéopathie ou à la validité de son horoscope. Pour connaître avec précision le moment de l'ovulation, elle mesurait sa température, tous les matins, et faisait de jolies courbes sur du papier millimétré.
Je me gardais bien d'émettre publiquement mes doutes sur l'efficacité de la méthode. Et puis j'avais très envie d'avoir un fils, un petit mâle qui viendrait de moi, qui serait moi, qui serait ma vie, mon présent, mon futur, ma raison de vivre. Pourtant j'étais déjà comblé d'avoir une fille, un beau bébé joufflu de dix-huit mois, Marioone, la plus belle de toutes.
Ces savants calculs font que nous savons au jour près où et à quel moment fut conçu Martinou, à un retour de plage de l'été 1984, dans les Landes, les plus belles plages de l'Atlantique.
Tout cela n'a plus aucune importance, Martinou, mais ça me fait du bien de penser à autre chose qu'à ta mort.
Le Zombie, 2004-11-05 07:27:32
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Martinou a sauté du haut de l'immeuble le 25 mai 2004, je ne m'en remettrai jamais.
Le Zombie, 2004-11-05 06:16:33
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Il m'arrive de ne pas penser à toi pendant plusieurs heures de suite, et puis tout à coup je me souviens, et j'ai honte de t'avoir oublié ne serait-ce qu'une seconde, je me sens coupable. Je crois que je me suis auto-condamné à penser à toi toute ma vie.
Parfois c'est le contraire, ta présence me hante et je dois faire un effort surhumain pour me reprendre pied dans le réel.
Le Zombie, 2004-11-05 06:01:36
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